Une gorge pleine de sang,
la bouche ouverte,
je bois la vie,
entre mes lèvres de marbre,
rouges, coule la sève
des fantômes enfuis,
et je suis le roi
d’une nuit sans fin.
les idiots en folie (3)
Chronique estivale de la BNF (2)
Comme l’écrit David Lodge dans son amusant Un tout petit monde, le mois de juillet est pour la population des professeurs d’université le mois des vacances ou celui des colloques, de même que pour une partie de leurs étudiants. La BNF se trouve alors un peu plus désertée que de coutume. Il ne reste, penchés sur les grandes tables de bois des salles de lecture que les malheureux thésards planchant sur l’évolution de la population de vache pie laitière en Bretagne de 1750 au début du XXe siècle, les modes de gestion déconcentrée au niveau infra-départemental ou la particule ut et ses multiples usages en néo-latinet une poignée d’enseignants-chercheurs enchaînés par quelque malédiction au texte d’une conférence dont la conclusion tarde à venir. De temps à autre, quelques superbes étudiantes étrangères, amenées quelques mois en France par le miracle des processus de cotutelle, passent dans un bruissement de chevelure et d’étoffe en frôlant les tables, fières et hautaines comme des galions espagnols. Le malheureux thésard quitte alors un instant le monde des vaches pie laitières en Bretagne entre 1750 et le début du XXe siècle pour suivre des yeux cette apparition puis retourne avec un peu de regret à ses bovidés.

Le subtil équilibre d’une salle de lecture, cette harmonie fragile qui garantit une atmosphère propice au travail, peut être troublé bien plus gravement que par une figure féminine offrant une distraction passagère au chercheur dont la concentration commence à diminuer. Il suffit quelquefois d’un lecteur affligé d’une légère trachéite, et dont les toussotements légers vont finir par se transformer pour des oreilles fatiguées en un équivalent du supplice de la goutte, ou d’une voisine, peut-être un peu nerveuse qui, sans même s’en rendre compte, inflige en tapotant doucement son crayon contre le bois de la table à petits coups réguliers, un véritable supplice à ceux pour qui ce tac…tac…tac…inlassablement répété devient synonyme de désordre nerveux de plus en plus important voire de dévastation psychologique souterraine qui se manifestera peut-être quelques années plus tard par une dépression brutale et de longues et coûteuses séances de psychanalyse. Le pire étant l’habitué des salles de lecture dont l’état de dégradation mentale le pousse à marmonner pour lui-même des commentaires rageurs et abscons ou les deux tire-au-cul qui ont décidé envers et contre tout (et tous) de considérer la salle de lecture comme une annexe de la cafétéria et persistent à se raconter leurs vacances ou leurs misérables rivalités d’UFR.
Ce jour-là, c’est à une version particulière du premier cas de figure, l’adepte du soliloque, que j’ai affaire, mais le personnage se révèle d’emblée avoir un aspect si fascinant que je comprends bien vite que nous avons quitté la catégorie des TOC, des petits désagréments et des emmerdeurs à la petite semaine pour rentrer de plain-pied dans l’univers d’un authentique génie du mal.
Il est assis en face de moi, de l’autre côté de la longue table de lecture, légèrement en décalé, deux chaises sur la gauche et je crois que jamais jusqu’alors un visage ne m’avait paru composer une allégorie si parfaite, si fantastiquement expressive, de la fourberie la plus complète. Les sourcils à la fois charbonneux et arqués comme des pattes d’araignées barrent un front fuyant et déploient leurs extrémités griffues de part et d’autre d’un nez aquilin dont le dessin prolonge la fuite d’un visage long aux joues creusées. Au centre d’un masque blême et presque maladif, les paupières lourdes et gourmandes semblent veiller avec jalousie sur un regard cruel qui jette de temps à autre une lueur malfaisante. Une bouche aux lèvres fines qui découvrent quelquefois en un sourire féroce de petites dents pointues achèvent de composer ce portrait de Judas si parfait qu’on le croirait tout droit surgi d’un Cecil B. DeMille.

Le plus incroyable est que l’attitude du personnage s’accorde en tout point à sa physionomie. Plongé dans un volumineux ouvrage ouvert devant lui, il relève de temps à autre les yeux pour jeter un bref regard circulaire, froid et reptilien, sur ce qui l’entoure puis replonge dans sa lecture. De temps à autre, il rejette la tête en arrière et, les yeux mi-clos, il sourit tandis que ses épaules sont secouées par un tremblement frénétique. Un ricanement qui ressemble à un râle lui échappe qui fait frissonner l’assistance. Je perçois que ma voisine de table se recroqueville sur son siège tandis qu’un autre ramène craintivement vers lui sa pile de livre comme pour s’en faire un rempart. L’inquiétant personnage semble trouver à sa lecture en plaisir grandissant. Le doigt collé sur la page, il se tourne soudain en tous sens, comme s’il invitait ceux qui l’entourent à partager son hilarité malsaine, puis replonge dans sa lecture avant de rejeter à nouveau la tête en arrière, extatique. Autour de la table, la tension et le malaise deviennent palpables. Déjà quelques personnes se sont levées et ont fui cette atmosphère oppressante. Sur d’autres cependant dont je suis, le terrible lecteur exerce une fascination certaine. J’ai affaire, c’est certain, à un être démoniaque et ce Iago de bibliothèque me semble de minute en minute acquérir un relief de plus en plus écrasant, siégeant dans son fauteuil face à son ouvrage mystérieux au centre d’une nébuleuses de complots et de machinations qui passent en grondant au-dessus de nos têtes. Quelles images terribles son esprit malade projette-t-il sur ses paupières baissées ? Quelle infâme trahison illumine ainsi son visage crayeux d’un sourire narquois ? A quelles humiliations, quelles vilenies songe-t-il avec visiblement tant de plaisir qu’il semble sur le point de s’en pourlécher les babines ?
Et soudain, sans crier gare, il referme son livre dans un claquement sonore et se lève. Le lecteur retranché à côté de lui derrière sa pile de livres sursaute, ma voisine s’est arrêtée de respirer. Peut-être est-elle sur le point de s’évanouir. Le fourbe, scruté par dix paires d’yeux, ne nous prête pas attention. Il plonge dans le lointain, vers le fond des salles de lecture, son regard de fourbe et sourit sans mot dire. Je tremble à l’idée du plan terrifiant qu’il a échafaudé et des méfaits qu’il s’apprête à commettre. Peut-être projette-t-il d’assassiner un malheureux dans les toilettes ? Ou de voler un muffin à la cafétéria pour ensuite faire accuser un employé ? Qui sait ce qui se trame derrière ce masque malfaisant ?
Mais nous ne le saurons jamais car, aussi brusquement qu’il s’est levé, le sinistre personnage rompt le charme qui le tenait encore immobile et disparaît en quelques souples enjambées par la travée centrale. Sur sa table, il a laissé l’ouvrage qu’il consultait avec une si répugnante délectation.
Il lit Le séminaire de Jacques Lacan.
Chronique estivale de la BNF (1)

La Bibliothèque Nationale de France est sans doute un des endroits les plus singuliers de Paris. Par son architecture même, qui semble n’avoir pas plus été conçue pour accueillir la plus grande concentration d’ouvrages au monde que pour offrir un asile aux armées de lecteurs et de chercheurs qui s’y précipitent. Il se raconte que l’architecte qui a dessiné les plans des quatre tours monumentales qui constituent les immenses banques d’ouvrages n’a pas pensé un seul instant, en laissant libre cours à son amour du verre et de l’acier, que quelques précieux écrits risquaient de souffrir rapidement de la morsure du soleil et que les incunables ne bronzent pas comme les vacanciers à Ibiza. Il a donc fallu en toute hâte installer ces panneaux de bois pivotant qui protègent les livres de la lumière du jour ainsi que des régulateurs thermiques. Le jour où notre civilisation s’écroulera, et que les régulateurs tomberont en panne, on a au moins l’assurance que notre patrimoine culturel ne nous survivra pas longtemps.
La dalle elle-même qui supporte ces quatre tours, et délimite tout le périmètre occupé par les bureaux et les salles de lecture, tient à la fois de l’expérience de sociologie comportementale et du surréalisme technicien. En son centre s’ouvre une impressionnante fosse qui permet au visiteur de plonger son regard sur une forêt de conifères qui plonge ses racines au niveau des salles de recherches dont les couloirs vitrés ceinturent cet étrange sous-bois, loin en contrebas. On raconte là encore qu’un petit malin avait réussi à introduire dans cet étrange asile végétal perdu au milieu du béton deux lapins et un canard dont les chercheurs qui traversaient les longs couloirs feutrés avaient pu découvrir, un peu médusés, la présence de l’autre côté de la vitre et s’étaient mis à guetter avec impatience les apparitions, comme si le règne animal n’était plus représenté que par ces trois derniers rescapés de l’Arche mitterrandienne. Il y a dans la BNF un petit côté Fahrenheit 451.

En hiver, la dalle de la BNF se transforme en un piège mortel. Elle devient l’esplanade de la mort. Son architecture l’expose particulièrement à la morsure des vent glacés dont la disposition des tours et des différentes cloisons de métal accentue la violence et la rigueur. Le revêtement de bois se couvre rapidement de véritables congères, pour peu qu’il pleuve ou neige de façon très légère, que les vents tourbillonnants et glacés se chargent de transformer en une mer de glace dont aucun épandage de sel ne peut venir à bout. A cette période de l’année, la dalle de la BNF assure en réalité une forme de sélection naturelle visant sans doute à désengorger quelque peu l’Université en faisant grimper en flèches les statistiques de la grippe hivernale, des bronchites, trachéites, voire de la tuberculose, sans compter les bras, coude, genoux et cols du fémur brisés ou les accidents plus tragiques. Chaque hiver on peut voir ainsi de minces files de professeurs, chercheurs et étudiants cherchant avec inquiétude à la queue leu leu un chemin à peu près sûr au milieu du verglas et se rencognant avec un rictus de douleur dans leur cache-nez quand une bourrasque polaire vient leur arracher le visage.

Pour un certain nombre de ceux qui la fréquentent régulièrement et depuis plusieurs années, la BNF a gagné plusieurs surnoms. Celui que je préfère restant encore « La zone 51 ». Après avoir réussi à trouver quel détour il convient d’emprunter pour accéder à l’entrée ouest ou est, le visiteur se verra accueilli par un service de sécurité pointilleux qui se montrera selon les cas tout à fait prévenant ou préférera en revanche mourir que de révéler cette information capitale que les pièces de monnaie ne font pas sonner le détecteur et qu’il est donc inutile d’explorer ses poches pendant dix minutes à la recherche de la dernière pièce de un centime. L’entrée dans l’univers du rez-de-jardin, après avoir poussé deux monumentales portes métalliques à double battant, place le visiteur en face d’une architecture démente. Loin au-dessus de lui s’élève une passerelle de béton vers une salle supérieure, encore largement en contrebas du plafond démesurément haut, et, à ses pieds, deux escalators semblent pouvoir l’amener au centre de la terre. Tout autour, derrière les murs de béton, on sent vrombir une vie mystérieuse et mécanique, alors qu’à tout moment, au plus profond des entrailles du monstre, s’ouvrent et se referment des trappes laissant passer de petites nacelles automatisées transportant à toute vitesse vers les banques de salle les milliers d’ouvrages commandés chaque jour par des lecteurs de William Blake ou d’Averroès, des spécialistes des véhicules amphibies de l’armée rouge de 1973 à 1987, des ingénieurs en hydro-électrique ou des chercheurs étudiant la variation des populations de vache pie laitière en Bretagne entre 1750 et le début du XXe siècle. Brasil. Brasil…Mais où se cache donc Sam Lowry ?

Publié le 25 juillet 2012 sur le blog Idiocratie
Seuls au monde

Qui ne s’est pas déjà laissé bercer par le doux rêve misanthrope d’une terre vidée soudain de ses habitants que l’on pourrait arpenter à loisir dans le silence et la quiétude de la fin des temps ? Evidemment, tout le monde n’est peut-être pas sujet à tout moment à ce genre de manifestations asociales mais tout de même, après une bonne journée à galoper aux basques de la foule des travailleurs pendulaires, qui n’a jamais été effleuré par ce fantasme démiurgique d’être le dernier habitant de la planète ?
L’idée n’a cessé en tout cas d’inspirer le cinéma, bien qu’elle débouche le plus fréquemment sur des œuvres assez peu optimistes. Plutôt que de s’appesantir sur le poids lourd I am legend (2007) avec Will Smith dont les quelques bonnes idées sont gâchées par une réalisation au tractopelle, on pourrait évoquer pour commencer son illustre ancêtre The last man on earth (1964), de Ubaldo Ragona (diffusé en France sous le titre Je suis une légende), qui a bénéficié de la collaboration directe de Richard Matheson (l’auteur de la nouvelle à l’origine de Je suis une légende) et de celle de l’immense Vincent Price dans le rôle du scientifique portant sur ses épaules le poids écrasant et la culpabilité d’être le dernier être humain à avoir survécu à l’effroyable épidémie qui a transformé l’humanité en zombies assoiffés de sang. Condamné à subir chaque nuit le siège des monstres qui assaillent sa demeure fortifiée et à arpenter le jour la ville déserte qu’il tente de débarrasser des milliers de cadavres infectés qui jonchent les rues, Price réussit à retranscrire par son interprétation le combat qui oppose sa santé mentale de plus en plus vacillante et cette routine effroyable qui le vide peu à peu de toute humanité. Sept ans plus tard, le réalisateur Boris Sagal donnera en 1971 dans The Omega Man (Le survivant) une version nettement plus funky et réjouissante de la survie en terre isolée, avec un Charlton Heston tous flingues dehors et un peu plus détendu que Vincent Price, découvrant les joies d’une société de consommation livrée entièrement à ses caprices et à ses envies. Le I am legend de 2007 a tenté de mélanger avec plus ou moins de bonheur les deux atmosphères mais l’on dira que c’est surtout le Georges Romero de Night of the living dead[1] (1968) puis de Dawn of the dead (1978, Le crépuscule des morts-vivants)[2] qui doit beaucoup à ces deux interprétations du livre de Richard Matheson.
Dans le cas des adaptations du Je suis une légende de Matheson, si la solitude du personnage principal est dans un premier temps complète et l’éradication de l’humanité consommée, cet état de fait finit par être contredit par l’irruption d’un autre représentant du genre humain ayant lui (ou elle) aussi survécu à l’épidémie. Si l’adaptation de Ubaldo Ragona est celle qui se rapproche le plus du pessimisme de la nouvelle de Matheson, elle préserve cependant les caractéristiques d’une situation marquée par l’irruption du surnaturel (même si la mystérieuse épidémie qui transforme les êtres humains en vampires, zombies ou enragés semble avoir une origine humaine) et elle ouvre la voie au genre du survival horror dont Dany Boyle a le plus sûrement retrouvé les codes en l’extrayant avec 28 jours plus tard (2002)[3]de la voie creusée par Romero avec l’increvable (c’est le cas de le dire) genre du film de morts-vivants.
Appartenant à un courant cinématographique parallèle, lui aussi en partie largement enrichi à partir de la riche matrice du roman de Matheson, Virus, film japonais sorti en 1980, a la particularité d’avoir été le film japonais le plus cher de l’histoire du cinéma (16 millions de dollars de l’époque) et d’être aujourd’hui tombé dans le domaine public après un échec commercial aussi colossal que le désastre qu’il décrit. Virus représente une variation intéressante du genre post-apocalyptique. Alors que l’humanité est soudainement décimée par un virus d’origine militaire, les seuls survivants se trouvent être les 863 scientifiques de nationalités diverses vivant dans des bases antarctiques, ainsi que l’équipage du HMS Nereid, un sous-marin nucléaire britannique. A partir de cette situation de départ, le film développe quelques questionnements intéressants et tout d’abord celui de la cohabitation entre les survivants au sein d’un univers clos et confiné au sein duquel les différences de cultures et de nationalités ne tardent pas à être génératrices de tensions. Ces tensions sont d’ailleurs largement aggravées par l’inégale représentation des deux sexes : le groupe de 863 survivants ne comprenant en effet que…8 femmes, de difficiles questions morales ne tardent pas à se poser. Au sein de la petite communauté, c’est donc rapidement toute l’organisation des relations affectives et sociales qui vient à être repensée de façon plus ou moins raisonnée voire violente puisque le problème du viol se pose de manière brutale au sein de cette communauté isolée du reste du monde. En plus d’être confronté à cette redéfinition des relations humaines, le groupe des rescapés de l’Antarctique doit faire face à la menace d’un nouvel holocauste puisqu’alors que les dirigeants des grandes nations ont été eux aussi victimes du virus meurtrier, les systèmes de défense atomique des deux superpuissances (l’histoire rappelons-le est censée prendre place dans les années 1980) assument désormais seuls mais avec une rigueur tout informatique le maintien de l’équilibre de la terreur et menacent d’utiliser l’arsenal nucléaire des superpuissances défuntes au moindre frémissement de la lithosphère.
Il serait fâcheux de dévoiler plus, pour ceux qui seraient tentés par son visionnage, le scénario d’un film[4] riche que l’on peut rapprocher de deux autres œuvres de par les thèmes qu’il aborde : On the beach[5] d’une part, réalisé en 1959 avec, s’il vous plaît, Fred Astaire (sans claquette), Grégory Peck, Ava Gardner et Antony Perkins dans les rôles titres et The Quiet Earth[6] (aka Le dernier survivant, film néo-zélandais réalisé lui en 1985). Le point commun qui réunit un classique un peu oublié des années 50, un bide commercial japonais et une obscure production néo-zélandaise est la valeur accordée à la question des relations, ou plutôt de la reconstruction des relations humaines dans le contexte extrême qui prend place après la catastrophe, quelle qu’elle soit. Dans Virus, on l’a vu, le problème provient des tensions qui agitent un microcosme assiégé dans un environnement hostile et claustrophobique, celui d’un Antarctique dont on ne sait s’il est le dernier bastion ou le tombeau de l’humanité. Dans On the beach en revanche (Le dernier rivage en français), le traitement du thème de l’apocalypse mêle la tragédie et l’étude de mœurs. Après une guerre nucléaire dont on n’apprend pas grand-chose, le continent rescapé est cette fois l’Australie qui accueille d’ailleurs comme dans Virus l’équipage rescapé d’un sous-marin nucléaire, américain cette fois. Mais si la vie semble reprendre son cours dans une Australie présentée dans un premier temps comme le nouvel Eden au beau milieu d’un monde dévasté, les habitants de la dernière parcelle habitée du monde comprennent vite qu’ils sont condamnés quoiqu’ils fassent. Les particules radioactives libérées par les déflagrations ont contaminé l’atmosphère, scellant l’arrêt de mort à plus ou moins brève échéance de tout ce qui vit à la surface de la planète. Les différents personnages du film vont donc être contraints d’accepter leur destin inéluctable après avoir tenté inutilement de se rebeller contre celui-ci, principe de toute tragédie. C’est à partir du moment où la résignation s’installe que le film s’oriente vers une étude de caractère qui fait tout son intérêt et toute sa beauté. Chacun ayant compris que la fin est proche mais cependant impossible à prédire avec précision abandonne tout projet survivaliste et s’attache à assouvir la passion ou à rechercher peut-être l’amour que les contraintes de l’existence lui avaient fait négliger.
En dépit de son scénario très sombre, On the beach délivre un message extrêmement optimiste. Ce ne sont pas des scènes d’émeutes ou de pillages crépusculaires qui attendent le spectateur mais quelques séquences au cours desquelles on entonne confraternellement au coin du feu le Waltzing Mathilda, hymne officieux des Australiens et des clochards de tous les pays[7] ou une scène durant laquelle un des protagonistes peut enfin s’adonner à sa passion d’enfance : la course automobile. On the beach délivre alors un message empli non plus de tristesse mais de tendresse et de nostalgie, et donne l’impression au spectateur de contempler une humanité que sa fin annoncée pousse une dernière fois à redécouvrir avec émerveillement le spectacle du monde et de l’existence.

C’est en quelque sorte, et pour finir, la même fraîcheur qui est véhiculée par cet OVNI cinématographique que constitue The Quiet Earth, au casting néo-zélandais et relativement inconnu. Cette fois, à l’issue d’un événement dont on ne comprend que plus tard les tenants et les aboutissants et dont on ne révélera rien pour ceux qui souhaitent le regarder, le protagoniste principal se réveille un matin dans sa chambre d’hôtel complétement nu et complétement seul. Après avoir repris ses esprits et ses vêtements, notre héros explore l’hôtel où il se trouve, arpente les environs sans parvenir à trouver âme qui vive. Son errance dans un monde désert va dès lors se poursuivre durant des jours, puis des semaines sans que se révèle le moindre indice qui puisse l’éclairer sur la catastrophe qui l’a laissé véritablement seul au monde. Se résignant à son sort, Zac Hobson, le héros de The Quiet earth, interprété par Bruno Lawrence, traverse une phase d’euphorie délirante et mégalomane, s’enivre dans des hôtels de luxe, joue les Gabriele D’annunzio du haut du balcon de sa suite, en robe de chambre, face à un parterre d’effigies en carton figurant une foule fanatique et dévalise les épiceries des environs. On retrouve ici la jouissance consumériste et le désespoir nihiliste qui s’emparait également du personnage interprété par Charlton Heston dans Omega Man. Zac Hobson, à la fois désespéré et de plus en plus détaché de son propre sort tente de combler par les caprices les plus saugrenus le vide qui s’est emparé de ce monde devenu un terrain trop vaste et trop solitaire.
Il semble cependant que le genre post-apocalyptique ne tolère la solitude que dans un temps limité[1], et The Quiet earth ne fait pas exception à la règle. Au cours de ses errances sans but, Zac finit par rencontrer Joanne, une survivante comme lui, avec laquelle va s’ébaucher une relation amoureuse, puis Api, un Maori de prime abord assez inquiétant, qui tend une embuscade à notre héros et le force sous la menace d’une arme à le conduire auprès de Joanne dont il apprend l’existence grâce à un talkie-walkie grésillant au moment inopportun. Toute l’originalité de The Quiet earth se déploie à partir de cette rencontre. De la même manière que On the beach, ce à quoi l’on pouvait s’attendre ne se produit par forcément et, contre toute attente, la rencontre entre Zac, Api et Joanne, au milieu d’un parc ne donne pas lieu à une explosion de violence mais à une scène de fraternisation entre les trois rescapés. Le film donne dès lors lieu à une nouvelle variation sur le thème de la reconstruction des relations affectives dans un contexte post-apocalyptique et une situation de triangle amoureux que les personnages tentent d’affronter au mieux, de la même manière que dans The world, the flesh and the devil (1959) avec Harry Belafonte. Tout comme dans ce classique de la science-fiction des années 50, dont The Quiet earth constitue un remake assez psychédélique, le trio devra apprendre à vivre avec les nouvelles normes imposées par un changement de situation radicale.

Au-delà des représentations à grand spectacle ou des scénarios post-apocalyptiques figurant un basculement dans la barbarie à grande échelle, ces quelques productions plus ou moins atypiques, délaissant l’évocation du cataclysme, laissent une plus large place à une représentation plus intimiste de la fin des temps. Dans les quelques films évoqués ici, les différents personnages ressentent avec plus d’intensité la fragilité de leur existence, alors que leur statut de survivants les condamne soudain à l’isolement réservé aux dieux, car seuls les bêtes et les dieux peuvent vivre en dehors de la cité des hommes.

Note : les photographies utilisées pour illustrer cet article proviennent toutes de l’excellent site http://www.abandoned-places.com/index.htm, monument numérique dont nous recommandons vivement la visite à nos lecteurs.
[1] Il faudrait cependant ici citer quelques fantastiques épisodes de la série Twilight Zone, notamment Solitude et Time enough at last qui figurent avec cruauté l’expérience d’une solitude complète dans un monde complétement abandonné. On pense aussi à la nouvelle The silent towns, dans les chroniques martiennes de Ray Bradbury.
Publié le 23 juillet 2012 sur le blog Idiocratie
Parades amoureuses

La première réalisation d’Alessandro Comodin, L’été de Giacomo est un film documentaire consacré à un sourd, récemment opéré, qui retrouve le bruit de vivre. Cela n’est qu’un prétexte à une longue déambulation entre deux adolescents qui se donnent au soleil écrasant de l’été, le plus souvent près d’un bout de plage perdu au fond d’un bois touffu. Le bruit des insectes, des pas qui craquèlent dans le chemin boisé, des peaux qui s’effleurent, cela pourrait faire jaillir une poésie brute comme une musique concrète. Pourtant, le film est plus âpre, comme un documentaire, comme la réalité : les moustiques grésillent de toutes parts, une branche morte sort de l’eau, le sable est vaseux, etc.
Ce cadre est tout simplement réel, sans mise en abîme formelle, et accueille le véritable sujet du film : les vacances de deux adolescents qui partagent des moments, ni beaux ni laids, à travers lesquels montent doucement, presque subrepticement, la petite vague désirante, que l’on n’ose pas appeler amour. Une étrange mélancolie étreint le spectateur qui se rappelle de ces moments fugaces où l’on ne sait trop que faire de cette pulsion embarrassante. Le garçon est volontiers cru dans son expression, et masque son désir dans une bravade qui tourne souvent à la brusquerie. La fille est beaucoup plus silencieuse, à la fois distante et proche, et goûte ce plaisir nouveau au fil des situations. Elle est instinctive quand, lui, se réfugie dans les mots.
Ce petit jeu du chat et de la souris, tout empreint de maladresses, se poursuit dans diverses saynètes : au bord de l’eau, autour d’une batterie, au milieu d’un bal populaire ou dans une fête foraine. Il n’y a pas d’amour entre ces jeunes gens, mais la chair qui palpite, les mots qui trébuchent, les regards qui se croisent. Le romantisme n’appartient pas au monde de l’adolescence, sauf dans les mauvaises représentations. Le désir est brut, jusqu’à ce moment où il est prêt à s’exprimer, parce que la situation l’impose. La jeune fille sort de l’eau avec du sable dans les yeux, le jeune garçon la regarde tendrement : tout en elle attend le baiser quand lui ne sait trop comment s’y prendre (scène ci-dessous). Quelques phrases, et il est déjà trop tard. Le désir s’est enfui, et le destin poursuit sa marche, et la mélancolie vient.
Mais ce moment, ils l’ont partagé, comme un secret. Personne ne sait d’où il vient, ni comment le reproduire. L’amour était là, dans son matériau brut. Et lorsqu’ils reviennent de leur échappée, ils goûtent l’ivresse de la nature en mouvement. Ils sont heureux, ils ont été amoureux sans même le savoir.
Étrangement, et très justement, le dernier quart d’heure du film montre l’amour que le jeune garçon partage avec une autre jeune fille, un peu sourde comme lui. Le sentiment est comme sorti de sa taverne – après l’initiation ? – et il tisse sa toile entre les deux cœurs. La jeune fille raconte comment, le désir montant, elle a entraîné ce jeune homme dans l’union des corps. Et le regrette presque, malgré son inéluctabilité. L’innocence s’est enfuie pour laisser la place à la mélancolie du souvenir. Après, ce n’est plus jamais pareil. Bataille ne disait-il pas que l’union est comme une déchirure, une blessure qui ne se referme jamais.
Publié au coeur de l’été 2012 sur le blog Idiocratie
Le temps des intrigues

“Il arrive des époques où les nations se sentent tourmentées de maux si grands, que l’idée d’un changement total dans leur constitution politique se présente à leur pensée. Il y en a d’autres où le malaise est plus profond encore, et où l’état social lui-même est compromis. C’est le temps des grandes révolutions et des grands partis.
Entre ces siècles de désordre et de misères, il s’en rencontre d’autres où les sociétés se reposent et où la race humaine semble reprendre haleine. Ce n’est encore là, à vrai dire, qu’une apparence ; le temps ne suspend pas plus sa marche pour les peuples que pour les hommes ; les uns et les autres s’avancent chaque jour vers un avenir qu’ils ignorent ; et lorsque nous les croyons stationnaires, c’est que leurs mouvements nous échappent. Ce sont des gens qui marchent ; ils paraissent immobiles à ceux qui courent.
Quoiqu’il en soit, il y a des époques où les changements qui s’opèrent dans la constitution politique et l’état social des peuples sont si lents et si insensibles, que les hommes pensent être arrivés à un état final ; l’esprit humain se croit alors fermement assis sur certaines bases et ne porte pas ses regards au-delà d’un certain horizon.

C’est le temps des intrigues et des petits partis.
Ce que j’appelle les grands partis politiques sont ceux qui s’attachent aux principes plus qu’à leurs conséquences ; aux généralités et non aux cas particuliers ; aux idées et non aux hommes. Ces partis ont, en général, des traits plus nobles, des passions plus généreuses, des convictions plus réelles, une allure plus franche et plus hardie que les autres. L’intérêt particulier, qui joue toujours le plus grand rôle dans les passions politiques, se cache ici plus habilement sous le voile de l’intérêt public ; il parvient même quelquefois à se dérober aux regards de ceux qu’il anime et fait agir.
Les petits partis au contraire sont en général sans foi politique. Comme ils ne se sentent pas élevés et soutenus par de grands objets, leur caractère est empreint d’un égoïsme qui se produit ostensiblement à chacun de leurs actes. Ils s’échauffent toujours à froid ; leur langage est violent, mais leur marche est timide et incertaine. Les moyens qu’ils emploient sont misérables comme le but même qu’ils se proposent. De là vient que quand un temps de calme succède à une révolution violente, les grands hommes semblent disparaître tout à coup et les âmes se refermer sur elles-mêmes.
Les grands partis bouleversent la société, les petits l’agitent ; les uns la déchirent et les autres la dépravent ; les premiers la sauvent quelquefois en l’ébranlant, les seconds la troublent toujours sans profit.”
Alexis de Tocqueville. De la démocratie en Amérique, volume I.
L’incendie du théâtre

“J’imagine que vous vous êtes mariés ce matin. Ce n’est pas un mariage de convenance. Vous épousez justement la femme que vous désirez épouser. Elle vous paraît charmante : aussi charmante qu’on peut l’être. Bien. Dans l’après-midi vous l’emmenez au théâtre. Vous n’avez pas mal choisi la pièce : c’est du Shakespeare (pour ne vexer personne). Il n’y a qu’un malheur : c’est qu’au second acte le théâtre prend feu. La Préfecture de Police a oublié de vérifier si les bois étaient ignifugés. Ils ne le sont pas : ils flambent comme de petites allumettes, ils sèment la déroute dans les spectateurs, qui s’enfuient en pagaille et commencent à s’aplatir les uns les autres. Heureusement, il se trouve un monsieur – qui n’a pas l’air particulièrement génial, ni malin (ni même, entre nous, très bien habillé), vraiment le premier venu. Eh bien, il se trouve que ce premier venu a de la décision. Il commence par assommer le méchant spectateur qui piétinait déjà sa voisine pour s’en aller plus vite. Il met les autres en rang, on se croirait à l’exercice. Enfin il organise, comme on dit, l’évacuation. Il n’y aura que deux ou trois dames carbonisées. En tout cas la vôtre (de dame) n’en est pas.
Il me semble me rappeler, mon cher ami, que vous m’avez traité l’autre jour de vieux libéral. Et que diable voulez-vous que je sois ? Voilà qu’en cinq heures – je me mets à la place du jeune marié – il m’a fallu successivement être démocrate, partisan de l’aristocratie et royaliste (ou fasciste, si vous aimez mieux – c’est ici tout un).
Royaliste, s’il est des dangers où la seule ressource est d’obéir aveuglément à qui n’est pas le plus éloquent, ni le mieux habillé, ni sans doute le plus intelligent. Aristocrate, car enfin vous avez choisi, pour aller voir sa pièce, le meilleur (à votre sens) des auteurs dramatiques. Démocrate, puisque vous désirez, et même exigez au besoin que votre femme ne soit pas choisie par vos vieux parents – même si vous avez pour eux l’affection qu’ils méritent – ni par votre médecin, fût-il le meilleur du quartier. Non, vous voulez la choisir vous-même. Vous ne lui demandez pas d’avoir reçu un prix de beauté, ni d’être capable d’écrire un recueil de poèmes. Non, vous la prenez pour une foule de raisons subtiles et personnelles, que vous seriez bien en peine de justifier, ou seulement d’expliquer. Et même que vous tenez à ne pas expliquer.
Qu’y faire ? Ainsi va la vie. Ainsi sommes-nous contents qu’elle aille. Le jour où l’évacuation du théâtre sera organisée par votes et par discussions, suivant les sages principes de la démocratie, il n’y aura pas quatre dames carbonisées, mais quatre cents. Le jour où votre femme vous sera imposée par le médecin de la famille, et où les seuls auteurs biens vus du Gouvernement verront leurs pièces jouées, vous découvrirez à votre surprise l’agrément qu’il peut y avoir à vivre sans théâtre, et sans épouse.
Non, la vie n’est pas simplement – comme le voudraient les Politiques – un mariage. Ni un spectacle. Ni un incendie. Elle est tout cela, tour à tour. Et je ne suis pas fâché qu’il me faille être démocrate le matin, l’après-midi aristocrate et le soir royaliste. Ce qui peut, bien sûr, dans l’ensemble, s’appeler libéral. Mais mon libéralisme n’est pas fait de tiédeur, ni d’indifférence. Il est la simple liberté que je prends d’être, suivant le cas violemment royaliste, vivement aristocrate, démocrate avec ardeur.”
Jean Paulhan. « Lettre à un jeune partisan. » N.R.F. Novembre 1956. p. 770-772
La chaîne sanitaire
« L’hygiène est une divinité majeure de la société industrielle qui, laissée à elle-même, irait jusqu’à stériliser – pasteuriser – toute vie sous prétexte d’éliminer les microbes. Certes, ses raisons ne sont que trop bonnes, la propreté est nécessaire. Mais toute raison spécialisée devenant folle, il ne faudrait pas en arriver au point de bâtir son foyer, et la cité entière autour d’un autel sanitaire. Cette obsession de l’hygiène ne serait-elle pas le fait d’une société urbaine plus crasseuse, plus infectée – autrement dit plus polluée – qu’une autre ? »
Bernard Charbonneau, Un Festin pour Tantale, Sang de la Terre, 1997
Solstice de juin

« Solstice de juin, instant ambigu, marqué par une sorte de mensonge, comme il me trouble, m’irrite, me plaît. Pendant des mois encore, l’année va paraître s’élancer vers son zénith de chaleur et de splendeur, et cependant c’en est fait : les jours ont commencé de s’accourcir. Le Soleil s’incline, le Soleil meurt. Adonis meurt, ne laissant que la rose. Aux portes des maisons, en simulacres de terre cuite ou de métal, le jeune dieu, demi nu, avec des sockets, est étendu sur un lit, entouré de ces fleurs qui passent en quelques jours, et qu’on appelle pour cela « du jardin d’Adonis ». Et les femmes pleurent et se frappent la poitrine, au son de la flûte phénicienne. Mais tout est ambigu, dans cette fête : les femmes dans leurs pleurs mêlent une secrète joie, car elles savent qu’au solstice d’hiver Adonis va ressusciter. »
Henry de Montherlant. Le Solstice de juin. 1941. p. 308
Les Parthes

“Les Parthes ne s’excitent pas au combat avec des cornes ou des trompettes; ils emploient des tambours creux et tendus de peaux sur lesquels ils frappent en même temps, de tous côtés, avec des marteaux de bronze, ce qui produit un son profond et terrible, qui tient du rugissement des bêtes sauvages et de la violence du tonnerre. Ils ont bien vu, semble-t-il, que de tous les sens, l’ouïe est celui qui trouble le plus l’âme, provoque en elle les impressions les plus rapides et, plus que tout, égare la raison.”
Plutarque. Vie de Crassus. XIII